Pourquoi certaines langues apparaissent comme des outils de communication universels avant de s'effacer avec le temps ? De l'Antiquité jusqu'à notre ère numérique, les langues de contact évoluent en fonction des dynamiques de pouvoir et des échanges.
Lors des Croisades à la fin du XIe siècle, les conquérants européens doivent établir un dialogue non seulement entre eux, mais aussi avec les marchands et populations locales. Ces échanges se font principalement en italien, en provençal, en français ou en latin, langues alors utilisées par ces acteurs. Les Occidentaux, principalement du sud de la France, sont désignés par les Arabes et les Grecs sous le terme de « Francs ».
À l'époque de la quatrième croisade (1202–1204), une langue composite, connue sous le nom de sabir (ou italien et espagnol bâtard), commence à se formaliser en Méditerranée orientale. Ce terme, lingua franca, signifie littéralement « langue des Francs ». Cette langue mélange des éléments simplifiés d'italien, de français, d'espagnol, enrichis de vocabulaire arabe et turc. Elle est en usage jusqu'à la fin du XIXe siècle, pour ensuite disparaître graduellement.
Une tradition ancienne
Les lingua francas existent depuis l'Antiquité. Le sanskrit, par exemple, a servi de langue véhiculaire dans de vastes régions d'Asie du Sud-Est au premier millénaire, facilitant les échanges commerciaux et la diffusion religieuse. Dans le bassin méditerranéen, le grec a joué un rôle similaire de 300 avant J.-C. à 500 après J.-C., utilisé dans le commerce et l'éducation. À partir du IIe siècle, le latin standard s'impose dans l'Église, devenant la lingua franca paneuropéenne jusqu'au XIXe siècle.
Au XVIIe siècle, l'arabe devient langue de connexion dans le monde islamique, unifiant des communautés d'Afrique et d'Asie. Simultanément, à l'essor du pouvoir français, le français remplace progressivement le latin, s'affirmant comme la première lingua franca mondiale en politique et en commerce. Ses effets perdurent jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
Après les années 1940, l'anglais émerge comme principale lingua franca globale, s'étendant bien au-delà de ses locuteurs natifs et de ses anciennes colonies.
Création d'une nouvelle langue
Avec l'expansion coloniale à partir du XVe siècle, le terme lingua franca devient commun dans le langage courant. Les colonisateurs, en réunissant des groupes linguistiques divers, imposent souvent un moyen de communication simplifié. Ce type de langue est appelé pidgin, permettant des échanges basiques entre travailleurs de différentes origines.
Quand les locuteurs de pidgin commencent à se marier, cela peut donner naissance à une nouvelle langue, un créole, utilisé dans divers contextes. Des créoles comme le tok pisin en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou le créole haïtien demeurent aujourd'hui des lingua francas dans leurs pays respectifs.
Au XIXe siècle, des projets de langues universelles émergent, notamment l' espéranto, créée par Ludwik Zamenhof, qui a connu un certain succès malgré une utilisation déclinante aujourd'hui.
La lingua franca mondiale aujourd'hui
Les lingua francas apparaissent et déclinent selon les nécessités. L'allemand, par exemple, a perdu cette fonction après la Première Guerre mondiale. Le portugais reste une lingua franca au Brésil, tandis que l'espagnol joue un rôle similaire dans plusieurs pays d'Amérique du Sud.
Le français, malgré sa diminution, garde une empreinte mondiale : on utilise encore des termes tels que par avion.
Cependant, l'anglais domine nettement, devenant la langue de la diplomatie, de l'académie et, surtout, de l'innovation technologique et des médias sociaux.
La montée de l'anglais remet en question la diversité linguistique mondiale. Pourtant, l'émergence du mandarin en Chine, de l'arabe en Afrique et la résilience des locuteurs prêts à préserver leurs langues font que l'hégémonie de l'anglais pourrait ne pas être inéluctable.







