TRIBUNE. À l'approche de la saison des semis de printemps, l'agriculture en Europe fait face à des défis majeurs, tels que la flambée des prix du gaz et les nouvelles règles climatiques de l'UE. Michel Fayad, analyste politique, nous éclaire sur cette situation inquiétante.
L'agriculture européenne aborde une période cruciale avec une incertitude omniprésente. La flambée récente du prix du gaz, agrandie par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et le durcissement des règles climatiques européennes, met les agriculteurs sur le qui-vive. Les professionnels du secteur redoutent une nouvelle augmentation des coûts des intrants, en particulier des engrais. Comme l'indique le Copa-Cogeca, cette situation pourrait se traduire par un choc durable pour l'agriculture sur le continent.
La semaine passée, les prix du gaz en Europe ont explosé, enregistrant une hausse d’environ 70 %. Deux événements contribuent à cette flambée : l'arrêt de la production de gaz naturel liquéfié au Qatar et la fermeture du détroit d'Hormuz par les forces iraniennes. Ce passage maritime, crucial pour le commerce mondial de l'énergie, traite près de 20 % du gaz naturel liquéfié mondial et environ un quart des exportations d'engrais.
La réaction des marchés a été immédiate, avec une augmentation de plus de 20 % des prix des engrais azotés en seulement deux jours. Des experts prévoient que les coûts de l'urée et de l'ammoniac pourraient doubler, atteignant des niveaux records similaires à ceux de 2022. D'après les données de l'industrie, les achats d'engrais ont chuté jusqu'à 80 % en janvier, reflétant un secteur déjà fragilisé.
Les achats d’engrais ont chuté jusqu’à 80 % au mois de janvier
Pour les agriculteurs, le gaz naturel est à la fois une source d'énergie essentielle pour produire des engrais et une matière première. Toutefois, la dépendance de l'Europe aux fournisseurs du Golfe rend le marché particulièrement vulnérable aux tensions régionales. La situation rappelle les bouleversements causés par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui avait conduit à une explosion des coûts des intrants en Europe.
Vers une compétitivité affaiblie ?
La chute des stocks est prononcée, avec des exploitations n’atteignant souvent que 50 à 60 % des niveaux habituels. « La crise des engrais reste aiguë », souligne l’organisation. Pour faire face à cette situation, certains producteurs commencent déjà à réduire les doses d'engrais, ce qui pourrait impacter négativement la qualité et les rendements de leurs cultures.
Les coûts élevés d'engrais et la nouvelle réglementation de l'UE en matière de taxe carbone aggravent la situation. Le mécanisme d'ajustement carbone, qui s'appliquera à partir de 2026, pourrait ajouter jusqu'à 70 euros par tonne pour certains produits, ce qui ne fait qu'alourdir le poids financier des agriculteurs.
Des fournisseurs importants pourraient être tentés de rediriger leurs cargaisons vers les marchés asiatiques
La fermeture du détroit d'Hormuz complique encore davantage l'approvisionnement en engrais pour l'Europe, les grandes nations productrices d'engrais étant coupées de leurs débouchés habituels. Avec cette nouvelle dynamique, l'approvisionnement en engrais se trouve menacé, alors que les flux en provenance de Russie continuent de diminuer. Les tensions sur le marché risquent donc d'accroître la pression sur les prix.
Les défis du Mercosur
Alors que l'Union européenne poursuit des négociations commerciales avec les pays du Mercosur, la disponibilité physique des engrais devient une réelle préoccupation. En 2025, des pays comme l'Algérie et l'Égypte, traditionnellement fournisseurs de l'Europe, pourraient également se diriger vers des marchés asiatiques plus lucratifs.
D'autre part, le Brésil, en tant que principal fournisseur agricole de l'UE, a enregistré des importations significatives d'engrais russes l'année dernière. La concurrence avec des produits aux prix plus bas, souvent issus de normes environnementales moins rigoureuses, pourrait accentuer la pression sur les agriculteurs européens déjà en difficulté.
Face à cette situation complexe, les organisations professionnelles insistent sur la nécessité de clarifier divers enjeux : l'application du mécanisme d'ajustement carbone, les accords commerciaux avec le Mercosur et la capacité d'adaptation de l’UE face à cette crise. Sans réponses claires à ces défis, les tensions économiques et les mobilisations de l'hiver dernier pourraient refaire surface.
*Michel Fayad est analyste politique et géopolitique.







