L'exode népalais : travailler à l'étranger au prix de la vie

Des familles népalaises vivent la douleur d'un exode qui coûte des vies.
L'exode népalais : travailler à l'étranger au prix de la vie
©Prakash MATHEMA, AFP - Birendra Bahadur Bhandar, élu du conseil municipal de Madi, lors d'un entretien à Chitwan, le 12 décembre 2025 au Népal

Une simple benne pour corbillard. Rudra Bahadur Kami a consacré plus de dix ans de sa vie à travailler en Arabie saoudite pour subvenir aux besoins de sa famille restée au Népal. Son retour s'est fait par une porte dérobée de l'aéroport international de Katmandou, dans un cercueil de ferraille.

Lalit Bishowkarma, son fils aîné âgé de 21 ans, vient de signer les documents nécessaires à la récupération du corps. Le certificat de décès couvre sa mort à 43 ans d'une crise cardiaque, sans autres détails fournis.

Devant un portail de fer rouillé, le jeune homme suit du regard le camion transportant le corps de son père, sans plus d'égards qu'un bagage non réclamé.

"Il est parti pour faire le bonheur de sa famille, et voilà qu’on nous rend son corps dans un cercueil. C'est insupportable," déplore Lalit.

Sans s’attarder, il reprend la route vers Khotang, à plus de 150 km à l'est, où le reste de la famille l'attend. Sous le même porche, deux autres véhicules patientent, prêts à accueillir 'leur' mort...

Chaque jour, trois ou quatre corps de travailleurs migrants népalais décédés à l'étranger sont ainsi restitués à leur famille devant l'aéroport, ultime étape d'une entreprise d'exportation de main-d'œuvre institutionnalisée par l'État.

Cette scène banale illustre l'exode qui définit aujourd'hui l'économie du Népal, l'un des pays les plus pauvres d'Asie du Sud.

Ne parvenant pas à trouver d'emplois dans leur propre pays, de plus en plus de Népalais se tournent vers des travaux dans des chantiers, ateliers et hôtels à l'étranger, principalement dans les Émirats du Golfe, en Arabie saoudite, et plus près, en Inde et en Malaisie.

- Dépendance -

L'État estime que 2,5 millions de travailleurs, soit 7,5 % de la population du pays, ont migré. Cela représente une part significative comparable à celle des Philippines (10 %) ou de la Moldavie (plus de 20 %), d'après les statistiques du Bureau international du travail (BIT).

Majoritairement, ce sont des jeunes : près d'un quart des 15-24 ans au Népal n'exercent aucune activité professionnelle. Bien que l'économie ait connu un rebond après le Covid, elle demeure fragile, avec un produit intérieur brut (PIB) par habitant s'élevant à 1.447 dollars en 2024, soit trente fois moins que dans l'Union européenne.

En septembre, des membres de la Génération Z sont descendus dans les rues pour revendiquer le droit de travailler au pays. Leur colère a entraîné la chute du gouvernement du "vieux" Premier ministre KP Sharma Oli, et des élections législatives sont prévues le 5 mars.

Cependant, comment inverser cette tendance alors que les migrations sont devenues indispensables, soutenues par leurs filières, leurs victimes et ceux qui en tirent profit, y compris l'État lui-même ?

Une étude récente de la Banque mondiale révèle que l'argent rapatrié par les népalais vivant à l'étranger contribue désormais à plus d'un tiers du PIB du pays.

Près du parc national de Chitwan, l'une des dernières réserves de tigres du Bengale, la ville de Madi illustre cette dépendance érigée en système.

Dans cette commune, la maison de Dipak Magar, 39 ans, est un cube de parpaings, mais son propriétaire en est fier. Ce logement lui a coûté trois ans de dur labeur loin de chez lui.

"J'ai travaillé dans une usine de marbre en Arabie saoudite et y ai gagné 700.000 roupies népalaises (environ 4.500 euros), tout a été dépensé pour cette maison," explique-t-il, truelle en main.

Il doit repartir pour Riyad dans deux semaines, laissant derrière lui sa femme et ses quatre enfants. "Il faut que je nourrisse ma famille, je n'ai pas le choix," plaide-t-il.

Tout comme lui, ses deux frères ont aussi migré, l'un vers l'Arabie saoudite, l'autre vers la Roumanie. Leurs parents regrettent cette nécessité obligée par le manque d'opportunités locales.

Cette situation est répandue dans cette commune d'environ 50.000 habitants, où un élu estime à 1.500 le nombre de jeunes partis à l'étranger.

- Vallées vides -

Des vallées entières ont déserté leurs forces vives, un phénomène favorisé par l'insurrection maoïste (1996-2006) et les transformations économiques lentes du pays. "Nous n'avons pas réussi à retenir les jeunes," se souvient Nilambar Badal, membre du Réseau national pour des migrations sûres. "Ils ont fui les combats pour se retrouver à l'étranger, à la recherche d'une vie meilleure."

Le flux migratoire a pris une ampleur industrielle, surtout durant la dernière décennie, alors que le Népal peine à développer ses ressources naturelles, son agriculture et son industrie touristique.

En 2016, le Département népalais pour l'emploi à l'étranger (DoFE) a délivré 287.519 permis de travail, tandis que l'année dernière, ce chiffre a bondi à 839.266, soit presque trois fois plus.

Près de la moitié des foyers népalais bénéficient aujourd'hui de revenus provenant de l'étranger, malgré de nombreuses familles contraintes de s'endetter pour financer les départs, le système à l'exportation devenant insoutenable.

Les ONG dénoncent un État devenu "accro" à ces versements, le gouvernement tirant son équilibre financier des transferts d'argent des travailleurs expatriés.

Ancienne ministre du Travail, Sarita Giri qualifie le système d'"exploiteur" et dénonce la corruption qui entoure le recrutement à l'étranger, qualifiant ce processus de "mafia".

Les abus de la part des agences de recrutement, tant officielles qu’informelles, se multiplient. Les travailleurs sont trop souvent trompés sur les conditions de travail, les salaires, et sont soumis à des abus sans précédent.

Sanjib Ghoraisaine, un jeune migrant, témoigne de son expérience : "Je pensais travailler dans un hôtel cinq étoiles au Qatar, mais j'ai fini comme domestique, dans des conditions indignes. J'ai dû menacer de me suicider pour obtenir mon retour au pays, et j'ai encore dû payer mon vol de retour."

Ces histoires se multiplient, et le nombre de plaintes contre les agences de recrutement continue de croître, selon Barun Ghimire, avocat spécialisé dans la défense des droits humains.

Les chiffres révélant une mortalité élevée parmi les travailleurs migrants au cours des années ne semblent pas rassurer les autorités. Entre 2008 et 2025, 14.843 népalais ont perdu la vie à l'étranger, dont 1.544 rien que l'année dernière, selon des données fournies par l'État.

Dans un contexte où les agences officielles dénient leur responsabilité lors des plaintes, plusieurs migrants ont révélé avoir emprunté des voies clandestines, amplifiant le risque d'abus.

Le ministère de l'Emploi assure avoir renforcé les protections pour les migrants, mais ces mesures demeurent peu appliquées, selon un porte-parole.

Les promesses politiques abondent à l'approche des élections de mars, mais les acteurs économiques et sociaux demeurent sceptiques. Peu peuvent encore croire que le prochain gouvernement saura changer cette réalité tragique qui touche des milliers de familles népalaises.

Dipak Magar, pour sa part, attend peu de l'avenir, peu importe les résultats des élections. "Quel que soit le gagnant, il ne se passera rien pour nous," conclut-il, désillusionné.

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